Rejoignez-nous

Abbé Pierre et Emmaüs : histoire du fondateur, révélations et avenir du mouvement

Dans cet article Dans cet article
  • Qui ? L’abbé Pierre, de son vrai nom Henri Grouès (1912, 2007), prêtre catholique et ancien résistant, a cofondé le mouvement Emmaüs en 1949 à Neuilly-Plaisance.
  • Ce qui a changé : entre juillet 2024 et janvier 2025, trois rapports ont recensé 33 accusations de violences sexuelles le visant.
  • Conséquences : la Fondation Abbé Pierre a changé de nom, Emmaüs retire la référence à son fondateur de son logo et un dispositif de réparation des victimes est ouvert auprès de la CRR depuis 2026.

Taper « abbé Pierre Emmaüs » dans un moteur de recherche, c’est aujourd’hui tomber sur deux récits qui se superposent. D’un côté, l’histoire d’un prêtre devenu en 1954 la voix des sans-logis, à l’origine d’un mouvement présent sur plusieurs continents. De l’autre, les révélations de 2024 et 2025 qui ont fait de cette icône l’auteur présumé de nombreuses violences sexuelles. Cet article répond aux deux questions à la fois : qui était l’homme et ce qu’il a fondé, puis ce que les rapports ont établi et comment le mouvement Emmaüs a réagi. L’objectif est simple : disposer de repères datés, fiables et nuancés, que l’on soit bénévole, donateur, compagnon ou simple citoyen.

Qui était l’abbé Pierre, cofondateur du mouvement Emmaüs ?

Henri Grouès naît le 5 août 1912 à Lyon, dans une famille aisée et très catholique. Il entre chez les Capucins, puis est ordonné prêtre en 1938. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint la Résistance : il aide des Juifs et des réfractaires au STO à passer en Suisse, et c’est dans la clandestinité qu’il adopte le nom d’« abbé Pierre », d’abord comme pseudonyme de sécurité. Le surnom ne le quittera plus.

À la Libération, il s’engage en politique et siège comme député de Meurthe-et-Moselle de 1945 à 1951. Cette expérience parlementaire compte dans la suite de son parcours : elle lui donne un carnet d’adresses, un sens de la tribune et une connaissance des rouages de l’État qu’il mobilisera ensuite au service de la cause du logement.

Naissance d’Emmaüs : de Neuilly-Plaisance à l’appel de l’hiver 1954

En 1947, l’abbé Pierre loue puis achète une grande maison délabrée à Neuilly-Plaisance, en région parisienne. Il l’ouvre d’abord à des jeunes en séjour, puis à des personnes sans toit. Le tournant arrive en 1949 avec Georges Legay, ancien bagnard qui vient de tenter de se suicider. Plutôt que de lui offrir une simple aide, le prêtre lui propose de l’aider, lui, à bâtir des logements pour d’autres. Georges devient le premier compagnon d’Emmaüs, et le principe fondateur est posé : on se relève en se rendant utile.

Le nom vient de l’Évangile de Luc, qui évoque le village d’Emmaüs où deux disciples découragés retrouvent l’espérance. Très vite, la communauté vit de la récupération : les compagnons deviennent chiffonniers, collectent, trient, réparent et revendent. Ce modèle économique, qui refuse de dépendre uniquement de la charité, reste le socle des communautés actuelles.

Le 1er février 1954, en plein hiver glacial, une femme meurt de froid sur un trottoir parisien après avoir été expulsée. L’abbé Pierre lance alors sur Radio Luxembourg un appel resté célèbre, qui provoque ce que la presse appellera « l’insurrection de la bonté » : dons massifs de couvertures, de vêtements et d’argent, ouverture de centres d’urgence. Cet épisode fait de lui une figure nationale, puis internationale, et place durablement la question du mal-logement dans le débat public.

Chronologie abbé Pierre et Emmaüs : les dates clés

Pour situer les événements les uns par rapport aux autres, voici les repères principaux, de la naissance du fondateur aux mesures prises par le mouvement.

Date Événement
1912 Naissance d’Henri Grouès à Lyon
1938 Ordination comme prêtre
1945 à 1951 Mandat de député de Meurthe-et-Moselle
1949 Arrivée de Georges Legay, premier compagnon : naissance de la communauté Emmaüs
Février 1954 Appel radiophonique de l’hiver 1954
1971 Création d’Emmaüs International
1987 Création de la Fondation Abbé Pierre pour le logement des défavorisés
22 janvier 2007 Décès de l’abbé Pierre à Paris, inhumation à Esteville (Seine-Maritime)
Juillet 2024 Premier rapport publié par Emmaüs et la Fondation sur des violences sexuelles
Septembre 2024 Deuxième rapport, 17 nouveaux témoignages
Janvier 2025 Troisième rapport, total porté à 33 accusations, annonce du retrait de la mention du logo
2026 Ouverture du dispositif de réparation des victimes auprès de la CRR

Violences sexuelles de l’abbé Pierre : ce que les rapports ont établi

Le 17 juillet 2024, Emmaüs International, Emmaüs France et la Fondation Abbé Pierre rendent public un rapport réalisé par le cabinet Egaé, spécialisé dans la prévention des violences sexistes et sexuelles. Il rapporte les témoignages de plusieurs femmes décrivant des agressions sexuelles et des comportements assimilables à du harcèlement, commis entre la fin des années 1970 et 2005. La démarche est inédite : ce sont les structures héritières du fondateur qui commandent l’enquête et en publient les conclusions.

Un appel à témoignages est alors ouvert. En septembre 2024, une deuxième synthèse ajoute 17 témoignages, dont certains concernent des faits plus anciens et des victimes mineures au moment des faits. En janvier 2025, un troisième rapport porte le total à 33 accusations. Les faits décrits s’étalent sur plusieurs décennies et dans plusieurs pays.

Ces révélations ont aussi interrogé l’Église catholique et l’entourage du prêtre. Des éléments rendus publics montrent que des responsables ecclésiastiques et des proches avaient connaissance, dès les années 1950, de comportements problématiques, sans que cela n’entraîne de mesure publique. L’abbé Pierre étant mort en 2007, aucune procédure pénale ne peut aboutir contre lui : c’est l’une des raisons pour lesquelles la reconnaissance et la réparation passent par des dispositifs non judiciaires.

Autres Emmaüs Solidarité : missions, lieux d’action et façons de s’engager à Paris

Pourquoi Emmaüs a retiré le nom de l’abbé Pierre de son logo

Face à l’ampleur des faits, les organisations du mouvement ont fait le choix de dissocier leur identité de celle de leur fondateur. Plusieurs décisions ont été prises en quelques mois, chacune touchant une dimension différente de l’héritage.

Une fondation pour le logement sous un nouveau nom

La Fondation Abbé Pierre, connue notamment pour son rapport annuel sur l’état du mal-logement en France, a annoncé son changement de nom au début de l’année 2025. Elle est devenue la Fondation pour le logement des défavorisés. Ses missions, elles, ne changent pas : accompagnement des ménages, plaidoyer, financement de projets d’habitat.

Le logo Emmaüs sans la mention du fondateur

En janvier 2025, Emmaüs a annoncé retirer de son logo la mention faisant référence à l’abbé Pierre. Le changement se déploie progressivement, car il concerne des centaines de structures, de camions, d’enseignes de bric-à-brac et de supports de communication. Il n’est donc pas surprenant de croiser encore l’ancien logo dans certaines communautés.

Lieux de mémoire, statues et noms de rues

Le centre consacré à la mémoire du fondateur à Esteville, où il est enterré, a fermé ses portes au public à l’automne 2024, avec un projet de transformation. Par ailleurs, plusieurs communes ont débaptisé des rues, des écoles ou des places portant son nom. Ces décisions relèvent des collectivités et non d’Emmaüs, ce qui explique que la situation varie d’une ville à l’autre.

Réparation des victimes de l’abbé Pierre : le rôle de la CRR

Pour offrir une réponse aux personnes concernées, le mouvement Emmaüs et la Conférence des évêques de France ont confié un mandat particulier à la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR). Cette instance indépendante, créée en 2021 à la suite des travaux de la Ciase sur les abus dans l’Église, avait déjà l’expérience de l’écoute des victimes de religieux.

Le dispositif de réparation des victimes de l’abbé Pierre est ouvert auprès de la CRR depuis le début de l’année 2026. Il repose sur l’écoute, la reconnaissance des faits et, le cas échéant, une réparation financière ou d’une autre nature. Les personnes qui souhaitent se manifester peuvent passer par la CRR elle-même ou par les canaux de signalement mis en place par Emmaüs. Chaque situation étant singulière, il est recommandé de se faire accompagner par une association d’aide aux victimes ou par un professionnel du droit pour comprendre les étapes. Sur le plan du bien-être, les démarches de soutien psychologique et de suivi médical peuvent aussi s’appuyer sur des dispositifs généralistes, comme ceux présentés dans notre article Parcours prévention santé, sans remplacer l’avis d’un soignant.

Une commission d’historiens a également été chargée d’étudier les archives et le fonctionnement du mouvement, afin de comprendre comment ces agissements ont pu durer aussi longtemps sans être stoppés.

Le mouvement Emmaüs aujourd’hui, au-delà de son fondateur

Réduire Emmaüs à l’abbé Pierre serait une erreur. Le mouvement rassemble aujourd’hui plusieurs centaines de groupes dans une quarantaine de pays, fédérés par Emmaüs International. En France, Emmaüs France réunit des communautés de compagnons, des structures d’insertion par l’activité économique, des associations d’action sociale et de logement, ainsi que des acteurs comme Emmaüs Connect ou Emmaüs Défi.

Leur activité concrète n’a pas changé avec les révélations : accueillir sans condition des personnes en difficulté, leur offrir un toit, un travail et une place dans un collectif. Le réemploi reste la colonne vertébrale du modèle. Collecte de meubles, tri de vêtements, réparation d’électroménager, vente en boutique solidaire : chaque objet qui retrouve une seconde vie finance l’accueil. Ce réflexe du réemploi peut d’ailleurs commencer chez soi, avec de petits gestes du quotidien comme ceux décrits dans 9 façons de réutiliser les moules à tarte en aluminium.

Beaucoup de compagnons et de bénévoles ont vécu les révélations comme un choc, voire une trahison. Plusieurs responsables du mouvement ont insisté sur un point : les valeurs d’Emmaüs, à savoir la dignité, la solidarité et l’accueil inconditionnel, ne sont pas la propriété d’un homme. Elles sont portées chaque jour par des milliers de personnes qui n’ont rien à voir avec les actes reprochés au fondateur.

Autres Épicerie solidaire : fonctionnement, conditions d’accès et étapes pour en créer une

Abbé Pierre Emmaüs : confusions fréquentes et conseils pour en parler

Le sujet est sensible, et certaines approximations reviennent souvent dans les conversations comme sur les réseaux sociaux. Quelques repères permettent d’éviter les malentendus :

  • Confondre les structures. Emmaüs International, Emmaüs France, les communautés locales et l’ancienne Fondation Abbé Pierre sont des entités juridiquement distinctes, avec leurs propres budgets et gouvernances.
  • Croire qu’Emmaüs a caché les faits. Ce sont précisément les organisations du mouvement qui ont commandé et publié les rapports, même si des questions demeurent sur ce que savaient certains proches du fondateur de son vivant.
  • Penser que boycotter les communautés punit le fondateur. Les personnes qui en subiraient les conséquences sont les compagnons accueillis aujourd’hui, pas l’abbé Pierre, mort depuis 2007.
  • Effacer totalement l’histoire. Retirer un nom d’un logo ne revient pas à nier ce qui s’est passé en 1954. Les historiens, dont Axelle Brodiez-Dolino, auteure d’un ouvrage de référence sur Emmaüs et l’abbé Pierre, rappellent l’importance de distinguer l’œuvre collective de la trajectoire d’un individu.
  • Minimiser la parole des victimes. L’aura médiatique du prêtre a longtemps rendu ces témoignages inaudibles. Les accueillir avec sérieux fait partie de la réponse attendue.

Pour en parler avec des enfants ou des adolescents, par exemple dans le cadre d’un projet scolaire sur la solidarité, on peut présenter Emmaüs comme une aventure collective et expliquer simplement qu’une personne admirée peut aussi avoir commis des actes graves. Les boutiques Emmaüs restent d’ailleurs un bon terrain de découverte : on y déniche des livres, des jeux et des ouvrages de cuisine, de quoi nourrir la curiosité des plus jeunes, à l’image des petits défis alphabétiques que propose notre page Frommage en K.

Pour les bénévoles et les partenaires, le meilleur conseil reste de s’informer auprès des sources officielles du mouvement, de vérifier les dates et de ne pas relayer des chiffres invérifiés. La situation a évolué rapidement entre 2024 et 2026, et des informations anciennes circulent encore.

Emmaüs sans l’abbé Pierre : vos interrogations en 2026

Pourquoi Henri Grouès se faisait-il appeler abbé Pierre ?

Le nom « abbé Pierre » est un pseudonyme adopté pendant la Résistance, pour protéger son identité alors qu’il aidait des personnes pourchassées à fuir. Il l’a conservé après la guerre, et c’est sous ce nom qu’il est devenu célèbre.

Combien d’accusations de violences sexuelles visent l’abbé Pierre ?

Les trois rapports publiés entre juillet 2024 et janvier 2025 font état de 33 accusations au total. Les faits rapportés vont de comportements déplacés à des agressions sexuelles, sur plusieurs décennies et dans plusieurs pays.

Le mouvement Emmaüs va-t-il changer de nom ?

Non. Le nom Emmaüs fait référence à un village de l’Évangile et non au fondateur. C’est la mention de l’abbé Pierre qui disparaît du logo, pas le nom du mouvement lui-même.

Que devient la Fondation Abbé Pierre ?

Elle poursuit ses missions de lutte contre le mal-logement sous le nom de Fondation pour le logement des défavorisés, adopté en 2025. Ses actions et ses publications continuent.

Peut-on toujours soutenir une communauté Emmaüs ?

Oui. Les communautés, boutiques solidaires et structures d’insertion continuent d’accueillir des personnes en difficulté. Donner des objets, acheter d’occasion ou proposer du temps bénévole soutient directement les compagnons d’aujourd’hui.

Comment une victime présumée de l’abbé Pierre peut-elle être entendue ?

Le dispositif ouvert auprès de la Commission Reconnaissance et Réparation permet d’être écouté et d’engager une démarche de reconnaissance. Il est conseillé de se faire accompagner par une association d’aide aux victimes pour être guidé à chaque étape, en toute confidentialité.

Donnez votre avis

★★★★★

Soyez le 1er à noter cet article


Partagez cet article maintenant !